Autrefois je posais mes frêles doigts sur le clavier du piano familial et passais des heures à exécuter Bach, Chopin et Handel. Je pensais à Glenn Gould avec un voile mouillé d'émotion... Le temps d'une mélodie propulsant mes questions vers la nuit et les anges sans doute qui les caressent en des lieux sûrs. Depuis plusieurs années, je me retiens de m'assoir à nouveau devant l'instrument. ce serait trop dur: l'angoisse de mal faire retient le corps de se pencher. Les heures musicales ne me hantent plus.
Alors: la musique est entre les notes. Est-ce vrai? Ou est-ce l'angoisse redoutée de briser la suprême harmonie qui fait dire à Mozart cela? Lorsque mes coussinets frôlent les lisses touches blanches et noires de l'instrument redouté, c'est mon âme toute entière qui s'incline devant la tracée si parfaite des sons, c'est mon corps habité par la sensualité du toucher qui tremble.
Je me suis lancée dans l'écoute de Rachmaninoff aujourd'hui: j'y ai laissé des plumes. En l'écoutant, je sens l'ouverture de l'iris et celle de toutes les autres fleurs fières du printemps. Puis la couleur rubis des temples de jadis surgit parmi les lumières d'un après-midi peint par Rembrandt: les orages sont levés et les sens bouleversés. Rien ne peut lutter contre le transport tragique de la vie, pas même notre sainte volonté. Rien de nous appartient vraiment, ni même nos proches, ni même nous-mêmes.
Andromaque, Bérénice, Juliette: tant de figures convoquées au pied des bougies imaginaires transformant les ombres en lumières soudaines. Et Malraux et Gide qui fument leurs tabacs près du feu; et les troubadours et dames de compagnie qui rient: non, rien ne peut empêcher la folle course de la vie.
La vie a-t-elle un sens? Non: car la grandeur même de notre existence, est qu'elle soit dénuée de logique. une part de moi a toujours chéri l'instinct, le flair animal du bonheur, la magnifique autorité de la folie créatrice. Ce n'est pas moi qui le dis: c'est la musique qui s'exprime, légitime et puissante, en son royaume.
Alors, oui, peut-être un matin, je convoquerai à nouveau mon instrument préféré: à bientôt Glenn...
15 avril 2010
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