25 mars 2010

A Pippa Lee

Il y a des films pour les hommes et d'autres pour les femmes. "Les vies secrètes de Pippa Lee" est un film de femme pour les femmes. Dans ce film, tout être masculin est un prisme nécessaire, une mise en abîme nuancée pour mieux sonder les vagues émotionnelles féminines. Les femmes ne peuvent vivre sans les mâles, ne serait-ce pour la précieuse connaissance qu'elles puisent en eux pour s'en nourrir en retour. Si la femme est la couleur de l'homme, ce dernier est le pinceau de la femme.

De quoi parle ce film? De Pippa Lee. Pippa Lee: un prénom exotique habillant une âme "bonne". Oui, sans conteste, Pippa est "bonne": femme dévouée à son mari éditeur âgé ainsi qu'à ses enfants adultes, Pippa jamais ne se plains de la froideur de son mari ni des moqueries de sa fille. Elle évolue silencieusement comme une sainte dans un environnement bourgeois et fade. Et pourtant quelque chose est en train de se produire: Pippa est somnanbule. Manger des gâteaux assise dans la cuisine toute blanche comme un animal ou prendre la voiture en nuisette sans savoir où aller: Pippa vit son somnanbulisme comme une femme qui a peur d'elle-même. Mais voyons le bon côté des choses: il vaut mieux être somnambule que sénile. Le somnambulisme se révèlera comme son fil d'Ariane pour la conduire vers le terrain des souvenirs d'enfance, où se mêlent déchirure et culpabilité vis-à-vis de sa mère, Suky.

La mémoire est un océan intriguant où viennent s'échouer les fantômes de toute sorte. Celle de Pippa est intimement liée avec les humeurs imprévisibles de sa mère, Suky. La vie de Suky est une photographie assez représentative des années 50. C'est la période baby-boom où on repeuple la pyramide des âges: Suky a 5 enfants, dont Pippa est la seule fille. C'est aussi la période de la chrétinneté contre le communisme ("bad religion"), où la population recherche dans la hauteur de la foi l'aide pour fuire les frustrations de la guerre et le sang encore frais. Le mari de Suky est prêtre: cela explique en partie la fuite ennuyée de Suky devant un dîner familial. Enfin, c'est aussi la période où la gent féminine n'ose encore se poser des questions personnelles, qui sont (trop) souvent négligées par les occupations du foyer. C'est ainsi que Suky a vécu: entre prise de cachets et occupation de la machine-foyer, elle se fabrique un plein pour se cacher du vide qui l'entoure. Suky mourra d'un infractus devant sa télé.

Ce qui me touche chez Pippa, c'est sa douceur fragile, sa bonté pleine, sans fards. La bonté est parfois résignée. Mais chez Pippa, la bonté est sa force, un don cher payé pour préserver l'équilibre de son environnement. Autre chose qui me touche chez cette bourgeoise "tranquille": son sentiment de culpabilité. Elle se sentait coupable du mal-être de sa mère, des rebellions de sa fille et du cynisme de son mari. Sa culpabilité l'aide à donner le meilleur d'elle-même, aussi étrange que cela puisse paraître. Selon moi, toute femme dévouée est une guerrière qui s'ignore. Lorsqu'elle apprend que son mari, malgré son âge avancé, couche avec Sandra, l'une de ses meilleures amies, Pippa n'est pas en colère; elle se sent même grandement libérée. Car désormais, par la faute du mari, elle se libère du poids des années de vies secrètes et de la tiédeur de son couple. Elle se libère de la culpabilité.

Pippa et moi avons des points communs. Nous sommes toutes deux angoissées par des questions lourdes qui remontent jusqu'aux cicatrices non résolues de l'enfance. Pippa a dédié sa vie à sa famille mais ses vies secrètes sont un mystère pour ses proches. D'ailleurs, quel homme oserait prétendre connaître les recoins de l'âme féminine? J'ai 27 ans et pourtant une question se pose bruyamment: le mariage est-il une affaire de volonté ou d'amour? Si c'est une affaire d'amour, pourquoi les gens mariés finissent se laissent aller, à ne plus vouloir séduire l'autre, tout simplement? Et si le mariage est une affaire de volonté comme a le slogan de Pippa Lee, que peut-on faire lorsque la volonté finit par s'épuiser?

Au fur et à mesure que je grandis (vocabulaire plus optimiste que vieillir), je me laisse façonner par les limes du Temps et de l'expérience. C'est douloureux; mais je dois l'accepter. Se laisser coiffer par le peigne de l'expérience, c'est douloureusement nécessaire. Ma jeunesse m'interdis encore d'accepter le compromis. Mais je sais que je change, que tôt ou tard, je finirai par comprendre qu'être femme est une question de volonté. Tout comme l'amour.

Combien de temps serai-je encore jeune? A qui pourrais-je confier mes vies secrètes à mon tour? Je l'ignore. Ma jeunesse est sans doute une peau de chagrin, glorieuse et autoritaire.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire