
Le Temps m'a toujours fait peur, une angoisse à la fois délicieusement nécessaire et pourtant si mal assumée. Tic tac, tic tac et c'est un monde de souvenirs vaporeux qui tentent de prendre forme. Le Temps, le passé, le futur incertain: un seul fil nous guide, celui de la mémoire. Cruel outil; dangereuse boîte de Pandore. Mes parents vieillissent: je le vois à la peau de leurs mains veineuses fragile et si fine. La transformation est subtile et s'empare de nos corps sans faire de bruit. Le Temps ne laisse personne sur le quai: pas même les accoucheurs de nos petites vies.
Je n'y peux rien: les chevaux fous du cadran sont lâchés et les heures partent comme des pétales emportées dans la course du vent. Qu'y-a-t-il dans une heure? Des sons, des mots et des odeurs. Les heures de mon enfance aux souvenirs si flous se sont remplies d'imagination d'une fillette rêveuse et aimant partout la couleur blanche. J'ai gardé mon affection pour la couleur blanche faute de pouvoir sauver les rêveries de mon enfance. D'où vient cette jubilation muette devant l'autorité élégante du blanc: mystère. Je me souviens des dimanches matins à me tordre, toute jeune et rieuse, toute entière dans les draps propres et blancs sur le grand lit de mes parents... Je me souviens aussi des marguerittes si sympathiques tapissant la pelousse de mon lycée... Je me souviens aussi les blancs, les silences de mes heures en compagnie de mon père, figure imposante et si inaccessible... C'est peut-être tout cela, les raisons de ce penchant pour la couleur blanche qui n'en est pas une pourtant... Et puis la couleur rouge. Le bâton de rouge à lèvres de ma maman, l'emballage des pétards pour le Nouvel an chinois, les enveloppes renfermant l'argent de poche mensuel...
Ces souvenirs se mélangent et s'entrechoquent. Je ne suis que la marionette de ces malins lutins qui se moquent du Temps. Une seule terre m'est réconfortante: la ronde parfait de ses bras au matin. C'est alors que le vers de Raymond Queneau sonne en moi: "Ne cherchons pas la mer car nous la contenons dans nos larmes de joie".



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