2 mars 2010

Folies


Il y a la sensuelle folie dans les vers d'un Baudelaire amoureux des îles, il y a les lignes déroutantes de la folie touchante chez un Nijinski fougueux, il y a aussi l'insouciante folie dans les chansons aigre-douces de Gainsbourg.

Et puis, il y a la folie presque mécanique liée aux actes d'une enfance avortée n'ayant point vu la beauté d'une aurore. C'est cette folie noire des hommes que Dennis Lehane a tenté de capter dans ses nombreux romans. Il faut situer les hommes et les choses. Lehane, écrivain d'origine irlandaise dont les oeuvres ont été maintes fois adaptées au cinéma avec ses best-sellers tels que Mystic river ou Gone, baby gone, a travaillé en tant qu'éducateur spécialisé pour enfants. Cela explique le thème récurrent de ses livres liés aux séquelles de l'enfance bafouée. L'exception n'est pas de mise avec l'opus Shutter Island.

Dans Shutter Island, Scorsese n'a pas épargné les neurones du spectateur; il joue même à la fléchette avec nos sens. Les scènes sont difficiles, voire insupportables. Non tant par les litres de sang que l'on voit, mais par les fanfares de la folie que l'on entend comme une symphonie menaçante. L'histoire est assez ordinaire pourtant: la pénétration visuelle (donc très physique) dans la folie d'un homme, ex-père de famille et ex-mari, n'ayant pas supporté le meurtre de ses enfants sauvagement noyés par sa femme dépressive, si bien qu'il assassine sa femme en retour... Pas très gai donc. Mais creusons davantage: ce qui est intéressant, c'est la manière qu'a la caméra de rentrer dans le cerveau du fou, avec ses souvenirs de guerre et ses traumatismes. On tente de comprendre un fou, se persuadant presque sa folie n'est que mensonge ou machination. C'est peine perdue. Commence donc une pénible escalade dans les hautes altitudes dont les crêtes ne côtoient que les limites du Bien et du Mal, notions toujours centrales dans l'oeuvre de Scorsese. On comprend alors que le Bien et le Mal sont des notions déguisées, relatives et que parfois la volonté du Bien n'est rien contre le poids de l'Histoire.

Il y a une question, que j'ai beaucoup aimé alors:"Mieux vaut vivre comme monstre froid ou mourir jeune comme homme bon?". Vous avez sans doute entendu cette question quelque part chez Balzac sous d'autre forme. Ou alors encore cette notion relativisante de croire au bien et être capable pourtant de faire du mal chez un certain Blake? Qui veut faire l'ange fait la bête... C'est tout ceci que Lehane traite dans son livre Shutter Island. Qu'est-ce le Mal, puisqu'il est la suite reproductible d'évènement historique? Que peut la bonté des hommes contre le poids de la mémoire? Peut-on continuer à vivre lorsque l'on a été violenté?

Tout ceci me fait penser à mon cher Nietzsche: il y a deux sortes de personnes, ceux qui naissent bruts et blessent et, ceux qui naissent bruts et qui se polissent à force de volonté, de sorte à demeurer comme de brillants diamants dans l'éternité de la joie... L'ange et la bête habitent en nous et sont inséparables. Mais les grands hommes ont compris depuis longtemps que le libre-arbitre est encore ce que l'homme a de plus précieux. C'est sans doute cela la vraie liberté: celle de dépasser les conditionnements de la fatalité. Oui, nous sommes condamnés à être libres. Rien de plus, rien de moins.

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