L'histoire n'est pas des plus imaginatives: la rencontre de deux hommes, David l'époux et Edward l'amant, aux personnalités radicalement opposées ayant pourtant aimé la même femme durant 50 ans et qui se retrouvent, un jour pluvieux, sur la pierre tombale de la défunte, pour une confrontation nue de leurs souvenirs, secrets et mensonges.
Cette rencontre a été voulue par la défunte, apprendra-t-on plus tard dans la pièce. Flo pour David, Florence pour Edward, a voulu que ses deux hommes de vie soient eux aussi mis à nu devant leur existence et qu'ils sachent ce qu'ils ont vécu. Pourquoi a-t-elle voulu réunir, comme une marionnettiste, son mari bourru et cynique et son confident sensible et attentif? Est-ce la dernière volonté (ou machination?) d'une femme qui a vécu deux vies en parallèle, en prenant le meilleur morceau de chaque voyage? Avec les caprices d'une épouse exigée et exigeante, qui insiste pour avoir chaque matin la confiture de cerise à côtés des tartines. Avec aussi les conversations tendres d'une amante platonique, qui se confit à l'homme dont elle se refuse charnellement, tout en sachant que cet ami ne souhaite que la posséder toute entière? Là est la cruauté de Florence. Le jeu de la féminité malicieuse aussi.
Tout au long de l'évolution de la pièce, je me pose une question: et si au fond, ni David ni Edward n'est vraiment fautif? Parce qu'au bout du compte, la seule personne qui ait vraiment vécu, au sens vivre pleinement, c'est Florence. Il est vrai que souvent la femme possède des facettes déraisonnablement incompréhensibles. Mais qu'avait-elle en tête lorsqu'elle chérit tant les gants que lui offrait David, pour ensuite exiger d'Edward des baise-mains gantés? "Il est vrai, au bout d'une relation durable, il y a un peu de torture". Au bout des mensonges, il y a toujours un peu de vérité aussi.
David n'a pas été un mari exemplaire: machiste, il a (aussi) trompé Florence avec une employée de son usine de fabrication de cartons. Edward n'a pas été non plus l'amant infiniment dévoué dont il a l'air d'emprunter les masques: il a épousé quelques années plus tard Hélène et est devenu père de deux jeunes filles. N'est-ce pas ironique: afin de vivre nos désirs les plus inavoués (désir pour une autre personne, désir d'évasion, désir d'être une autre personne...), nous finissons par faire tout le contraire de ce que nous souhaitons. Et lorsque nous faisons de ce que nous désirons, nous ne pouvons nous empêcher de penser à ce que nous aurions dû éviter. La vie est ainsi un va-et-vient incessant d'affirmation et de négation, de refoulement et de vigueur, d'élan et de retirement. Peu de personnes ont le courage de vivre selon leurs propres désirs, de vivre comme s'ils sentaient pleinement que la vie leur appartient, en l'imprimant de leur individualité versatile.
Florence a vécu. Nous aurions pu croire à une femme dont la vie fut réduite au bovarysme et à une tristesse masquée par l'oreille attentive d'un ami. Mais ne nous trompons pas: c'est elle qui a vécu en conjuguant avec aisance ses facettes et secrets les plus inavoués. C'est elle qui finalement a trompé, voire a volé la vie de David, d'Edward et d'Hélène (on ne sait rien sur elle). Florence a vécu, oui. Car elle a sans doute compris que la vie ne serait jamais plus pleinement vécue qu'en affirmant notre volonté surhumaine de défroisser les non-dits et silences.
26 février 2010
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