Quelle est la nouvelle façon de se détendre au bureau entre deux dossiers rébarbatifs? S’offrir un vrai moment de tendresse en visionnant entre collègues des vidéos de bébés rieurs ou de chatons maladroits sur YouTube. Essayez, c’est magique. Soudain, la chef de service revêche s’illumine, l’informaticien pète-sec roucoule, et vous-même ne pouvez vous empêcher de pousser de petits cris de joie.
Mignon ou cute, en anglais, à prononcer à l’américaine ("c’est tellement kiute!"). En 2010, la tendance cute est partout. Cute, donc, ces mignons chatons sortant leur tête d’une chaussure, dont YouTube fait son business, ou cet adorable bébé qui s’esclaffe lorsque son papa s’exclame « Bing ! » Cute aussi, les produits Hello Kitty – la petite chatte japonaise dont on vient de fêter le 35ee anniversaire et qui orne la ligne de vêtements Victoria Couture ou des accessoires « adultes » comme des toasters ou des téléviseurs. Moi, j'ai toujours eu du mal avec tout ça.
Trop mignons encore, les cupcakes – qui ont remplacé les macarons au hit-parade des douceurs hype -, la mode des designer toys destinés aux adultes, les doudous tricotés d’Anne-Claire Petit ou l’expo Beat Takeshi Kitano – à la Fondation Cartier – qui se propose de transformer le musée en parc d’attractions. Cute toujours, la rétrospective Aglaé et Sidonie au Forum des Images, la Nissan Cube ou les chanteurs comme Katy Perry et le nouveau duo français Lilly Wood & The Prick, qui se bâtissent une image au kitsch enfantin.
Bref, un univers coloré, gentillet, régressif a envahi notre quotidien et nous souffle cette question : pourquoi tant de douceur dans notre monde de brutes? Ah ce côté happy, faussement naïf et presque niais me gonfle un peu. Lorsque je vois dans les rues de notre belle capitale, temple de la mode depuis des siècles, je ne peux m'empêcher de regarder un oeil étrange ces filles dans les nuages qui veulent paraitre douce comme un furet. Ou ces cinquantenaires femelles qui parlent aux bébés inconnus comme si ces derniers étaient des débiles:" mais qu'il est mignon le petit, oh mais si, il est trop meugnon!" Vous avez compris, je ne suis pas une fillette sucrée.
Il y a une dizaine d’années, de jeunes adultes organisaient des soirées Casimir et se gorgeaient de boissons sucrées. Un mot, l’adulescence, avait même été créé pour désigner cette génération de 25-35 ans dont la postadolescence semblait se prolonger indéfiniment. Un vrai phénomène d’infantilisation d’une société qui refuse de vieillir. Comme tendrait à le prouver le phénomène d’emballement pour la pub des bébés Evian montés sur rollers.
Tout le monde il est cute, tout le monde il est gentil, soit. Pourtant, à y regarder de plus près, sont-elles si mignonnes que ça, ces vidéos faites maison de chatons mis dans des situations parfois périlleuses, ici dans un tiroir de bureau, là sur le gril (éteint) d’un barbecue ? Et à l’émerveillement amusé face à ces peluches animées, ne se mêle-t-il pas la bonne dose de sadisme propre à l’amateur de « Vidéo Gag » ?
"Toute mode ou toute tendance exprime à la fois une pulsion, et une défense contre cette pulsion". Parole de psy. Et derrière l’adorable animal, il y a forcément un rappel de ce qu’on avait voulu cacher. À savoir une certaine cruauté. À cute, cute et demi. L’abus de bébés ou de chatons sur ordinateur ne signifie pas forcément que votre chef de service est devenu une crème. Car le bébé comme le chaton sont des figures paradoxales. Le bébé fascine, car il symbolise ce merveilleux moment de notre vie où nous étions libres et applaudis quoi que nous fassions. En même temps, cet être doué d’un formidable égoïsme ne recherche que son plaisir et hurle si on ne lui sert pas son biberon à temps. Eh oui, bam!
Quant au chaton, n’oublions pas qu’un jour il deviendra grand, et cessera d’être ce jouet animé pour devenir un félin qui arrache les ailes des moineaux. Bref, le phénomène cute est une mode doucereuse au sens où on l’entend dans le langage courant. À savoir : d’une douceur, mielleuse, derrière laquelle se cache une certaine agressivité.
Désolée, mais la pintade a du mal avec la naïveté.
10 février 2010
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